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Beto Satragni – candombero uruguayen

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Beto Satragni l’une des  figures majeures de la musique populaire uruguayenne, spécialement du candombe.

Son nom s’ajoute aux musiciens et compositeurs comme Romeo Gavioli, Pedro Ferreyra, Ruben Rada, Hugo Fattorusso, Eduardo Mateo, Ricardo Nolé, Urbano Moraes, David Ross.
Le candombe, musique d’origine noire du Rio de la Plata,  l’une des composantes majeures à l’origine du tango, disparaîtra de la rive ouest du fleuve, Buenos Aires, mais ne cessera pas de vivre et de se rennouveller sur la rive orientale, l’Uruguay.

 

 

Luis Tarantino: Qu’est-ce qu’il se passe depuis vingt ans en Uruguay avec le candombe et ses gens ? 

Beto Satragni: Le candombe a été déclaré dans les années 80 “folklore officiel de l’Uruguay“. Même si l’Uruguay n’est pas un pays raciste, il a fallu beaucoup d’efforts pour que ceci arrive. Parler du candombe avant était comme pour le tango quand il était banni. Cela venait des bas fonds, des voleurs et des marginaux. Malgré cela, le candombé a toujours était présent dans la rue mais il était mal vu dans les bals. Il était mal perçu par les gens d’une certaine élite intellectuelle; ce n’est plus le cas aujourd’hui, car le candombe est très respecté. Il a réussi à ce qu’on lui prête attention et à être valorisé car on s’est aperçu de la richesse de son rythme et de sa forte complexité. Le candombe a finalement vaincu. Aujourd’hui même, on donne des cours de candombe à la faculté. Il s’est institutionnalisé.
A partir du 18ème siècle, quand les noirs utilisaient le candombe pour leurs rites religieux, il n’a pas cessé d’être vivant en Uruguay. Depuis le siècle dernier, il est toujours présent dans les carnavals, dans les défilés de l’Avenue 18 de Julio, dans les quartiers Sur et Palermo, ainsi que dans d’autres quartiers de Montevideo et dans l’intérieur du pays. Certains noirs disent que le candombe est né dans les faubourgs de Montevideo mais moi, qui suis de Canelones, je ne partage pas le même avis. Dans ma ville natale, j’ai écouté depuis mon enfance une cuerda (groupe) de tambours. J’avais ma tête plongée dès l’âge de deux ans dans un ‘tambour-piano’ et je faisais le tour de la place. Aussi dans la ville de Colonia il y avait beaucoup de candombe. Aujourd’hui il est joué partout en Uruguay
A Canelones, il y a une petite llamada (appel) de tambours dans chaque quartier. La llamada est un rassemblement de beaucoup de tambours, parfois spontané, parfois lors de fêtes patriotiques ou pour un match de football. Le candombe est toujours présent. A Montevideo dans le quartier de La Union, au Cordon, au Buceo. Il y a plusieurs toque (toucher) de candombé. Chaque quartier a son ‘toque’ propre. Il y a aussi celui du tambour-piano qui est bien différent. Chez le ‘Lobo’ Nuñez, un fabricant de tambours, que nous prenons pour le lieu ‘placenta’ du tambour, est un des endroits d’où sort une ‘llamada’, et nous parlons toujours de la quantité de ‘toques’ différents de tambours qu’il y avait autrefois à Montevideo.
La mémoire populaire a gardé ce que nous appellons aujourd’hui candombe, mais il y avait six autres rythmes, parmi eux un nommé zimbawe. Le peuple les a perdus mais certains musiciens le conservent encore. J’ai encore en suspens ce travail de collecte de tous les rythmes de Montevideo vers 1900. J’ai dédié toute ma vie au candombe dont onze années avec Ruben Rada, fait des tournées avec Osvaldo Fattorusso et enregistré et produit avec mon groupe Raices.

LT: Comment sortent les gens derrière les tambours ?

BS: Quand la llamada passe les gens, la suivent lentement, car le candombe se joue en marchant dans la rue, d’un pas lent, à côté des tambours. Le candombe n’est pas aussi joyeux que la samba brésilienne. Il est plus émotif et a un caractère guerrier, tribal. Certains l’accompagnent sur les côtés, ceux qui dansent très bien quelques pas avant le cortège. A la tête, va toujours una dame âgée qui danse très bien ou un noir qui lui aussi danse bien, et les autres vont sur les côtés, sur les trottoirs ou derrière.
Le candombe a perdu son côté religieux quand les uruguayens se l’approprient et devient un pillier de notre culture. Il est le rythme afro par excellence de Montevideo.

LT: Si nous devons parler de quelque chose d’ancestral, le candombe est plus pur que les rythmes afrocubains ou afrobrésiliens ?

BS: Non. Je crois que pour les uruguayens, le candombe est la même chose que pour les brésiliens la samba ou pour les cubains le son.

LT: Le ‘toque’ de tambour est-il reconnu comme antérieur en Uruguay ?

BS: Le candombe est la racine. Celui joué aujourd’hui est le même qui se jouait en 1800. Il y a pu avoir quelques apports. Les fils du Lobo Nuñez qui ont 18 ans aujourd’hui font quelques ‘paradas’ différentes. Il a aussi connu quelques pertes. Le ‘repique’ (frappe) de Jimmy Santos a des aspects de 1900, très vieilles, qui se joue sur les côtés du tambour. Un toucher qui s’est un peu perdu. En général le pattern du candombe est le même. La clef du candombe est 3/2. Tous les rythmes afro-américains ont une clef. Cette clef est donné par les coups sur lesquels se place le rythme. Il y a des clefs qui peuvent coïncider entre l’Uruguay, Cuba ou le Brésil.
A Cuba ont joue les clefs 3/2 (trois coups au premier compas et deux dans le deuxième) et 2/3 (deux au premier et trois au deuxième). Ces coïncidences de clefs viennent de l’Afrique.
A Montevideo, ainsi racontent ceux qui savent, sont arrivées différentes communautés africaines. Le candombe est né de la fusion de ces communautés, tels les zulus ou les bantus. Il n’est donc pas un rythme africain mais de Montevideo, uruguayen. Le Lobo Nuñez, qui est ma référence, dit toujours: « Nous ne sommes pas un rythme africain ou afro. Nous sommes uruguayens, montevideains ». L’Afrique, c’était au tout début.
Jusque dans les années 30, le candombe s’enseignait d’une génération à l’autre. Si on n’avait pas un père ou une grand-père qui pouvait vous l’apprendre, il était impossible de le jouer. Même si on était noir, il était impossible de le jouer si on n’avait pas une famille pour cela. Il était presque hermétique. Vers le milieu du XXème siècle, d’autres personnes commençent à arriver au candombe. Des blancs vont l’apprendre. Aujourd’hui, il est de tous les uruguayens même s’il est patrimoine de la culture du peuple afro-uruguayen qui l’a preservé pendant 250 ans. Mon souhait est que la reconnaissance soit pour ce peuple et que des musiciens, comme moi, qui viennent du rock, du jazz ou de la musique populaire puissent connaître ses secrets.
Si le candombe doit être reconnu dans le monde, la récompense doit aller à ces afro-uruguayens, autrement ce serait injuste. Ils ont travaillé pendant de nombreuses années dans des situations difficiles pour qu’il ne disparaisse pas. Le candombe est un rythme très excitant pour l’interprète, il est difficile de l’arrêter. Une fois que tu as les moteurs bien chauffés, il t’envahit et tu dois continuer. Ceci m’arrive même à moi qui ne suis pas noir. Il a quelque chose d’hypnotique, un vice. J’ai vu des gens qui se blessent pendant les ‘llamadas’ mais ils continuent, impossible de s’arrêter. Le candombe est complètement physique.

LT: Que se passe-t-il en Europe avec le candombe ?

BS: Ils deviennent fou, ils adorent. Nous avons clôturé le fetival de jazz de Konisberg, une île en face de la Lithuanie et la Suède frequentée par de riches suédois. Il y avait, à cette occasion, Chick Corea, la Mingus Band, Peter Erskine et son trio. Nous avons commencé à jouer dans un château et fini dans un ravin face à la Baltique. Nous avons joué avec un orchestre de 50 musiciens puis en quintet avec Hugo et Osvaldo Fattorusso, Ruben Rada, Ricardo Nole et moi-même et clôturé le spectacle en ne jouant qu’avec les tambours.

LT: Le gouvernement uruguayen fait quelque chose pour cette culture ?

BS: Il ne fait presque rien pour le candombe. Il pourrait faire davantage, mais nos gouvernants sont plus préoccupés par l’achat d’une BMW que par les noirs qui jouent du tambour et préservent leurs traditions. C’est difficile.

LT: La basse dans le candombe. Les Fattorusso. Le monde.

BS: Quand j’ai commencé à faire des expériences en écriture pour basse dans le candombe, il y avait seulement un ou deux qui le faisaient. Le candombe m’a donné l’opportunité d’écrire pour la basse, et actuellement, il y a des musiciens qui en jouent. Ce fut une opportunité unique: pouvoir créer des bases pour jouer du candombe à la basse. Je n’ai pas été le premier, avant moi d’autres ont jeté les premières lignes, mais j’ai eu l’occasion de lui donner une autre dimension.
Ici beaucoup de gens arrivent, des musiciens professionels, intéressés par le candombe. Nous avons eu la visite de Walfredo Reyes, batteur de Santana et Frank Sinatra; Robby Amin, le batteur de Ruben Blades et de la Berklee.
Je pense que c’est Osvaldo Fattorusso, le musicien qui a le plus développé et diffusé le candombe. Nous avons joué des tambours avec Dennis Chambers, Alex Acuña et le batteur de Living Colour et tous étaient très intéressés par le candombe. Il y a eu aussi Billy Cobham, Juan Formell des Van Van qui m’a envoyé un message de félicitations pour mon CD ‘Raices’ qu’il a écouté à Cuba. Nous avons joué à Cuba et ils sont devenus fous avec le candombe. Arturo Sandoval, Irakere et Pablo Milanes sont des amis et connaissent bien le candombe. Mais pour eux, il est difficile de le jouer car ils sont habitués à jouer à l’envers. Ce que les cubains jouent est plus proche du candombe que les brésiliens, surtout en raison de l’expression sentimentale. Ils utilisent beaucoup la ‘bata’, un tambour avec deux emplâtres sur les côtés en cuir, par contre au Brésil, ils utilisent le métal ou des emplâtres en plastique. Le cubain a une force similaire mais je crois que le candombé est le rythme le plus puissant en Amérique latine et celui qui préserve le plus les racines africaines parce qu’il s’agit d’un tambour en bois et une bande en cuir. Mais je ne veut pas parler davantage car moi, ce que j’aime c’est de le jouer. Je jouis en l’interprétant et en transmettant cette musique. De nos jours, le candombe n’est plus méconnu dans le monde.

Luis Tarantino

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