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G. di Giusto – Pianiste et compositeur

 

Solange Bazely: D’où vous vient cette envie de vivre à travers la musique ?di g

Gerardo di Giusto: J’ai eu la chance d’avoir une famille qui a pu m’offrir des cours de piano dès l’âge de sept ans et très tôt j’ai eu un piano à la maison. Sans doute que des milliers, voire des millions de personnes n’ont pas eu la possibilité et les conditions pour pouvoir s’exprimer ainsi par la musique.

Je suis conscient d’avoir eu cette chance qui m’a permis de travailler la musique et le talent éventuellement de s’éveiller.
Des gens très connus et prétentieux oublient souvent qu’avant tout, ils ont eu cette chance que beaucoup d’autres n’ont pas eue.

Après quatre ans d’études dirigées (particulières et conservatoire), j’ai arrêté à cause des études secondaires (internat au collège). Vers quinze ans, j’ai repris de toute force ce piano qui me manquait déjà trop mais cette fois-ci tout seul. Curieusement, j’ai eu l’opposition de mes parents lors d’une sérieuse discussion à propos de mon inclination pour un futur musical (ils me préféraient ingénieur) et j’ai continué le piano comme un loisir, avec passion pendant mes moments libres entre mes études (lycée et fac) et plus tard mon travail dans l’ingénierie chez Renault.

Entre mes 18 et 23 ans, je me suis débrouillé pour jouer avec d’autres musiciens et, justement à 23 ans, j’ai été invité à faire partie du groupe Vertiente » de “Folklore de Proyeccion“, comme on nommait cette musique à l’époque. Ca a été l’expérience qui m’a donnée envie de tout casser dans ma vie pour me consacrer uniquement à la musique. Et j’ai décidé de venir à Paris en 1984.

SB: Quelle formation avez-vous suivi en France ?

GdG: Je précise que ma formation est essentiellement autodidacte même si j’ai étudié deux ans le piano et l’arrangement (jazz) puis plus tard, obtenu mon diplôme supérieur de direction d’orchestre à l’Ecole Normale de Musique de Paris.

SB: En dehors de votre propre musique, quelle autre musique jouez-vous ?

GdG: En dehors du groupe d’Orlando Poleo, grand percussionniste vénézuélien de salsa et de latin-jazz, avec qui je joue depuis huit ans et pour lequel je compose également, je ne joue presque exclusivement que ma musique.

Je partage le répertoire du collectif Cordoba Reunion avec Minino Garay, Carlos Buschini et Javier Girotto qui composent de beaux thèmes. Il m’arrive de partager le répertoire dans des projets ponctuels (avec Olivier Ker Ourio ou Julien Loureau par exemple). J’ai écrit énormément de musique mais jouer les morceaux des autres est parfois une façon de mieux partager sur scène.

SB: Dans le Quartet <b>Cordoba Reunion</b> (avec Minino Garay aux percussions, Javier Girotto aux sax et Carlos Buschini à la basse), comment jonglez vous entre écriture et improvisation, entre jazz et folklore argentin ? 

GdG: La composition est pour moi un besoin fondamental. En 1989, après 3 ans d’expérience en composant pour mon quintette que je dirigeais (du tango à l’époque), j’ai senti le besoin de changer de cap musical. J’ai donc, composé tout un répertoire avec une musique déjà inspirée du folklore mais dans une optique jazz. J’ai enregistré un disque que je n’ai jamais voulu sortir pour des raisons personnelles mais dans ce répertoire il y avait déjà des morceaux que je continue à jouer aujourd’hui (comme Chacaraca ou La Luz de la Noche).

Dans Cordoba Reunion, le concept reste le même: improviser avec le langage folklorique dans des compositions qui gardent certaines caractéristiques rythmiques, harmoniques et mélodiques du folklore argentin, dans une expression actuelle. Nous avons enregistré un deuxième album en février 2004 mais sa sortie souffre des lenteurs de production…

SB: Vous venez de sortir un nouvel album avec la Camerata Ambigüa sur le tout nouveau label Mañana, mais comment est née cette formation si particulière et qui vous occupe depuis déjà quelques années ?

GdG: Sur ce thème, je reviens aux lenteurs non artistiques… Camerata Ambigüa est un concept qui est né dans ma tête vers la fin 2000. Après une longue réflexion sur le type de formation à choisir pour un projet personnel de longue haleine, les multiples possibilités des instruments à cordes m’ont convaincu de ce choix d’une formation très homogène: quintette à cordes et piano.

J’ai contacté les musiciens appropriés au projet. Pas facile à trouver puisqu’il devait connaître aussi bien la musique écrite que l’improvisée et avoir un grand sens du rythme. Après quelques répétitions, nous avons enregistré une première maquette en 2001 et attendu des réponses de production pendant un an. Sans arrêter la composition, j’ai fini le répertoire à la fin 2001. En Juillet 2002, nous avons enregistré à mes frais, et toujours pas de producteur…

Eduardo Makaroff a écouté par hasard cet enregistrement et m’a aussitôt parlé de son projet de label (fin 2002), idée qui m’a séduite tout de suite par sa philosophie. Mais il a fallu attendre la création de ce label…

Camerata Ambigua n’est plus un nouveau projet pour moi. Depuis la première maquette, j’ai eu le temps d’écrire et de réaliser un concerto pour Piano et Orchestre, de nouveaux morceaux pour le nouvel enregistrement de Cordoba Reunion, une Suite pour piano seul, un nouveau projet avec des musiciens japonais et une série de morceaux pour Quatuor de Saxophones et Piano. Ca viendra…

SB: En tant que compositeur, quelles sont vos expériences de votre musique jouée ou commandée par d’autres ?

GdG: J’ai toujours un souci d’universalisation dans ma façon d’aborder la composition tout en étant à contre courant. Une des grandes réussites dans la musique de Piazzolla par exemple est de ne pas rester destinée seulement à des musiciens qui connaissent parfaitement le Tango, elle est jouée partout dans le monde.

J’essaie d’utiliser mes racines folkloriques comme ma part d’un style personnel, mais en imaginant qu’elle puisse être comprise par tout musicien un peu ouvert.

Je vois que cette optique fonctionne puisque mes compositions pour orchestre ( à cordes, à vents, chorale…) sont jouées et enregistrées par de prestigieuses formations aussi bien en France qu’en Argentine, et que de nouvelles commandes arrivent. C’est l’exemple de ma Suite Concertante pour Piano et Orchestre à Vents. Un projet qu’on m’avait demandé à Cordoba (Argentine) et qui a séduit fortement le Chef de l’Harmonie de l’Armée de l’Air Française (Thierry Rose) lors d’une rencontre. Il a eu confiance en moi pour me faire la commande de l’œuvre seulement en lisant un bout de partition.
Cette œuvre a été jouée dix fois entre 2002 et 2003 et je l’ai aussi enregistrée avec ce prestigieux orchestre.

Dans mon domaine improvisé, je viens d’avoir une grande surprise au Japon, une des plus belles expériences de ma vie musicale: Carlos Buschini à la basse, avec un percussionniste et une violoniste japonais(Tomohiro Yahiro et Aska Kaneko) avec qui on a fait une belle tournée de 21 concerts et un enregistrement avec essentiellement ma musique, le résultat est étonnant !

SB: Avec tout cela, quelles répercussions cela a-t-il ?

GdG: Je sens que je vis actuellement un moment-clé dans ma vie musicale et je reste concentré sur mes nouveaux projets, notamment la sortie de l’album avec la Camerata Ambigüa qui a déjà des échos. J’ai toujours cru en ce projet à long terme.
Très prochainement, la revue Piano Magazine consacrera un article sur ma musique, Francisco Cruz de Jazzman a bien chroniqué le disque de Cordoba Reunion.

SB: Quels sont justement vos projets en tant que compositeur et en tant qu’interprète ?

GdG: J’ai une commande de l’ARIAM basé sur le livre culte argentin, le “Martin Fierro“ pour une grande formation, pour 2005. De nouveaux morceaux pour le projet japonais GAIA, qui vient seulement de commencer avec une nouvelle tournée prévue pour septembre 2005. Nous comptons faire de la scène avec la Camerata Ambigua pour tourner le répertoire ainsi qu’en préparer un nouveau pour le prochain album.

J’ai besoin de jouer du piano, c’est mon langage de communication, je l’ai à l’intérieur. Maintenant que je suis convaincu du langage, je me sens prêt à l’idée d’un album piano solo, formule plus souple qui ne dépend que de moi.

Le concept est un moteur et je peux ensuite le décliner et jouer avec d’autres musiciens, d’autres sonorités, d’autres personnalités.

Je vais donc par exemple compléter et faire naître le projet « piano et quatuor de saxophones ». J’ai envie de faire des projets différents et cette formation m’intéresse aussi pour proposer à différents quatuors de saxophones et pouvoir ainsi faire voyager ma musique. J’ai déjà écrit quatre morceaux qui forment une suite.

Suite à la précédente commande, je souhaite également m’atteler à un double concerto pour piano, bandonéon et Orchestre. Et évidemment trouver les musiciens pour le jouer mais aussi les moyens financiers et logistiques pour réaliser tout ça ! Il y a du boulot !

Solange Bazely

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