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M. Sosa – Gracias a tu vida

La disparition physique de Mercedes Sosa a touché des millions de personnes, et pas que des argentins.

Pour un grand nombre c’est le départ d’une très très grande artiste. Pour certains, celui d’une femme qui a vécu pour les autres, surtout pour ceux qui sont maltraités, marginalisés, et qui subissent toute sorte d’injustices.

Je crois, avec force, que nombreux sont ceux qui regardent ce corps s’éloigner, cette voix rester, les souvenirs se confondre pour qu’ensuite chacun les organise à sa manière.

Tous, d’une manière ou d’une autre, reconnaissent que Mercedes Sosa ne fut pas qu’une grande chanteuse populaire latino-américaine.

Elle est née en 1935 au sein d’une famille vraiment pauvre, où les repas souvent se réduisaient à peu de chose. Cette pauvreté matérielle n’a pas empêché, dit-on, que l’enfant puis la jeune Mercedes, aille danser, se mêle au public et aux musiciens dans les Peñas de sa ville natale, San Miguel de Tucuman. Si fort était son attachement à la culture folklorique argentine qu’elle a commencé à donner des cours de danses traditionnelles et a même gagné en 1950 un concours de chant dans une radio locale sous le pseudonyme de Gladys Osorio !

C’était, par une nuit sans doute étoilée, car le ciel de la Province de Cordoba est peuplé d’étoiles, chantée par des nombreux artistes et poètes. La Place Prospero Molina se vidait, juste après minuit, de ce public qui avait payé pour participer au spectacle du Festival de Cosquin, le plus grand événement, jusqu’à nos jours, du folklore argentin.

Alors, une fois la place vide, nous, les jeunes et d’autres qui ne pouvaient ou ne voulaient payer l’entrée, nous nous installions pour écouter ceux à qui les organisateurs offraient la scène: des artistes encore inconnus. Je ne doute pas que ce public dont je faisais partie était plus qu’attentif à écouter ces inconnus; le folklore est très important et très présent chez les argentins, on se reconnaît dans la communion et la joie. Le folklore est toujours une vraie fête !

Ce soir-là de 1965 j’ai entendu des groupes, des conteurs, des solistes. Un animateur annonçait l’artiste qui allait suivre et qui chantait ou disait trois ou quatre thèmes. Au bout d’un peu plus d’une heure, où nous avons entendu et souvent applaudi quelques inconnus dont le conteur-comique Luis Landriscina, le présentateur annonce Mercedes Sosa. Une petite femme, le corps un peu large, s’approche et s’installe face au micro sur pied.

Les ondes physiques que transmet le son ont pénétré mon corps physique ; elles m’ont envoyé l’image et la sensation de l’émerveillement et du bonheur.
Je ne doute pas, encore une fois, que Mercedes Sosa aussi vivait dans son chant ces mêmes sensations. Car, est-ce possible qu’une femme qui s’est tant donnée à sa culture, à son peuple argentin, et à tous ceux, latino américains ou non, ait pu se donner ainsi si elle n’avait pas eu en elle la capacité et la possibilité de l’émerveillement et du bonheur ? Aurait-elle eu tant de succès et de popularité ? Je ne crois pas que cela soit possible, et si cela arrive par un miracle du marketing et du relookage il ne sera que gloire éphémère.

Selon moi, la gloire de Mercedes Sosa ne sera pas, elle, éphémère. Partagez-vous mon sentiment ?

Raconter la vie artistique de cette femme magnifique revient à faire un inventaire que je m’interdit de détailler ici, et que vous pouvez obtenir en allant dans Goggle et choisir une page parmi tant d’autres dans la toile.

Ce qui me semble le plus marquant dans la vie de Mercedes, (je me permets de l’appeler par son prénom, non pas en raison d’ une familiarité que je n’ai pas eue ou d’une amitié avec elle que je n’ai pas partagée, mais par un sentiment amoureux, de remerciement et de considération envers elle) se situe dans l’élan qui l’a enveloppée et l’a fait aller vers les gens, ouvrir les portes et le cœur aux autres.

Elle s’est engagée politiquement, a lutté avec ses armes à elle contre la dictature militaire, celle de 1966 et celle, terrible et criminelle, de 1976. Arrêtée en 1979 lors d’une représentation dans la ville de La Plata, elle doit s’exiler et s’installe à Paris. Mercedes Sosa avait le droit de rentrer et de sortir d’Argentine, la dictature savait qu’il y avait une ligne jaune à ne pas franchir : l’emprisonner physiquement. Mais on lui a interdit de chanter, donc d’agir avec ce qu’elle possédait pour se donner à son peuple et lutter contre les injustices.

Son retour artistique en Argentine se fait en 1982, peu avant que la dictature ne doive laisser le retour à la démocratie. Le concert du 18 février 1982 fut un véritable acte contre la dictature.

Devons-nous citer ses grands succès ? Bon, on va se prêter un peu à cet inventaire sans doute très très peu exhaustif. Elle a popularisé de nombreuses œuvres : Alfonsina y el mar, Gracias a la vida, Cancion para todos…. Elle a eu du respect et une considération immense pour tant d’artistes latino américains, mais, permettez-moi de citer celle que probablement elle a chérie en particulier : Violeta Parra.

Nul ne met en doute sa générosité, surtout dans le domaine de l’engagement politique et dans sa position de chanteuse populaire. Et c’est tout cela, ses idées et son cœur, qui ont fait qu’elle a chanté avec tant d’artistes hispano-américains dans des soirées mémorables : Joan Manuel Serrat, Charly Garcia, Leon Gieco, Milton Nascimento, Caetano Veloso, Jorge Sabina… La liste est très importante et fait état de ce qui comptait pour elle : savoir que nous n’existons qu’ensemble.

Dans son dernier travail discographique, Cantora 1 et Cantora 2, j’ai eu la sensation qu’elle voulait probablement laisser la trace de ce qui a le plus compté pour elle : partager la scène avec d’autres. Prémonition d’une disparition qu’elle percevait proche ?

Je viens de lire qu’elle peut être considérée l’égale de Carlos Gardel. C’est lui reconnaître sa place fondamentale dans la chanson populaire latino américaine. Mais on ne doit pas oublier que Mercedes Sosa s’est aussi beaucoup engagée et intéressée à la situation des gens dans la souffrance. On ne connaît pas cette même préoccupation chez Gardel, mais nous n’allons pas préjuger de quelque chose qui peut-être nous échappe ou qui aurait pu se produire dans un autre contexte, ou bien si Gardel avait vécu davantage.

Gardel, Mercedes Sosa, Chabuca Grande sont des figures majeures d’une Amérique Latine qui s’est construite dans le tumulte et dans les mélanges, dans les difficultés et dans les espoirs. Toujours avec cœur et passion, probablement les attributs des sociétés en formation qui savent qu’il y a toujours du chemin à faire.

Elle a vécu en artiste et en femme. Mère d’un enfant qu’elle a eu avec Manuel Matus, Mercedes Sosa sortait peu; elle aimait écouter de la musique classique et s’intéressait beaucoup à l’étude des répertoires musicaux d’origines diverses.

Immense en tant qu’artiste, sensible en tant que fille du peuple argentin, elle avait aussi ses points forts et ses points faibles. Je risque d’avancer l’idée que Mercedes Sosa ne s’est jamais crue au-dessus des autres, qu’elle a été consciente de sa place mais qu’elle ne s’en servait pas pour exister. Mercedes Sosa a existé grâce à son amour de la chanson et la conscience de l’existence de l’autre sans laquelle nous ne pouvons vivre.

A-t-elle pensé à un moment ou à un autre que sans la conscience du prochain nous ne devons pas vivre ? Seule notre intuition et peut-être son parcours pourront nous donner une réponse, même approximative.

Le 4 octobre 2009 Mercedes Sosa a changé son enveloppe. Son habit de chair, d’ombre et de regards a choisi de laisser la place au souvenir, au chant heureusement enregistré, à l’émotion de savoir que nous avons la chance de l’avoir eue parmi nous.

Bernardo Nudelman

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