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G. Beytelmann – Deuxième partie

Gustavo Beytelmann: Me voici à Paris où j’ai passé un temps certain à m’adapter à la vie parisienne, à cause de mon engagement politique. J’ai passé trois-quatre ans ainsi, sans défaire mes valises, en utilisant les facilités que j’ai dans les doigts soit pour écrire soit pour jouer, en vivotant du point de vue musical et en passant le plus clair de mon temps dans la résistance argentine, jusqu’à ce qu’elle s’étiole. Cet engagement a aussi guidé mes choix musicaux.

Parallèlement, j’avais commencé à faire des expériences avec Juan José Mosalini, avec le groupe Tiempo Argentino, etc… J’étais préparé techniquement pour l’écriture. J’ai commencé à tâtons, en sachant plus ou moins que mon chemin définitif était là. Très vite j’ai pu concrétiser une série de morceaux, qui sont devenus les Raices, avec la sensation de surprise de les avoir composés.
Aujourd’hui, quand je regarde ces morceaux, en dehors d’un attachement affectif, je sens qu’ils m’engagent artistiquement plus profondément avec mes origines argentines. Je pense que j’ai réussi rapidement à créer une sorte d’ « objet artistique » qui me représente assez bien.

Peu après la formation du Trio (Mosalini/ Beytelmann/ Caratini), j’ai commencé à défaire mes valises. La pratique du Trio me confortait dans le fait que ce n’était pas une erreur que de dédier une partie importante de ma vie à ce type de musique. Je souhaitais faire avancer, élargir les champs musicaux.
Il y a cinq ans, j’ai fini par m’avouer que j’étais compositeur et par l’assumer entièrement, avec l’envie de ne plus être perçu comme un pianiste qui compose mais comme un compositeur qui joue du piano. Je compose de la musique contemporaine et une musique avec de fortes composantes du tango. C’est, disons, mon « tango imaginaire » en tout cas.

Entre ces deux piliers, ma vie s’est construite depuis cinq ans. J’essaie de composer le plus possible, soit pour les uns soit pour les autres, sans mettre de distingo. Pour preuve, d’un côté j’ai eu une résidence en tant que compositeur contemporain de la ville de Dijon pendant trois ans, et d’un autre côté, depuis trois ans également, je suis le directeur artistique du département tango du conservatoire de Rotterdam. Cela donne une idée, un raccourci, de ce qu’est ma vie aujourd’hui.

Cette vie est bien différente. Je ne pourrai plus jamais reprendre les engagements de pianiste professionnel que j’avais avant.
Aujourd’hui, je privilégie les rapports que j’ai avec certains musiciens, comme par exemple, Mosalini, Caratini ou Angá-Diaz… Cela m’excite, l’idée de sortir de ma tanière. Le temps d’une soirée, cela me fait du bien de sortir de mon quotidien, d’aller « mouiller ma chemise » aussi. Tout ce jeu de la scène et des réflexes d’intelligence me manquent, dans la mesure où j’en ai le souvenir. Il m’a fallu prendre du recul, c’est pour cela que j’ai arrêté à un moment donné avec le Trio. Je ne me sentais plus en mesure d’être au four et au moulin. Maintenant que cinq ans ont passé, je peux revenir « au compte-gouttes « .

L’idéal pour moi serait d’avoir une période de l’année pour aller « mouiller la chemise ». Parce que le travail de composition est un travail d’introspection. Pour suivre son idée, il faut se donner les moyens. Je pense pendant trois mois et j’écris en vingt jours. Mes amis trouvent que je vais vite. Mais non, ça fait quatre-vingt-dix jours que je pense à ça.

Maintenant que j’ai un style, que je le peaufine, je peux me permettre d’aller écouter d’autres musiques qui ne font plus diversion dans ma quête. Au contraire, écouter les autres m’enrichit. Dans ce chemin-là, je n’ai plus de problème pour aller vers l’autre. Je ne me sens plus perturbé. Dans ma vie, la nécessité a fait sortir de moi des choses insoupçonnables. J’ai acquis un grand sentiment de la relativité.

Propos recueillis par Solange Bazely le 27 août 1999

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