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Los Giachello – Le tango en terrain ouvert

Entretien avec Santiago Giachello co-réalisateur du spectacle « Luces de la calle »

Bernardo Nudelman : Lors de la prochaine édition du festival de Tarbes vous, Los Giachello, présentez le spectacle Les lumières de la rue. Avec vous, un autre couple de danseurs de tango et une formation de hip hop. Peux tu nous parler de la genèse de ce projet et de son passage à la réalisation ?

Santiago Giachello : Les organisateurs du festival m’ont proposé de monter un spectacle de tango avec du hip hop. L’idée m’a séduite. J’ai pris contact avec le chorégraphe de hip hop Bouziane Bouteldja qui a adhéré au projet et, très vite, nous avons commencé à échanger nos idées, pour ensuite commencer à construire le spectacle qui, peu à peu, prenait forme.

BN : Il semble que l’histoire humaine fonctione en cercle, comme si, par désir ou fatalité on revenait à un point précédent. Luces de la calle m’evoque la magie d’une ville éclairée, en fête, et parallèlement un nombre chaque fois plus grand de gens dans les rues,remplissent les trottoirs de leur désespoir et de leurs espoirs. Un peu comme à l’époque des débuts du tango ? Et de celle du hip hop ?

SG : Dans le spectacle nous évoquons différentes moments de la vie, celle d’aujourd’hui comme celle du passé. Nous souhaitons montrer en même temps le parallèle ainsi que la relation entre l’univers du tango et celui du hip hop.

BN : Un bon siècle sépare le tango du hip hop. Ce dernier semble incarner aujourd’hui une nécessité et une volonté de posséder une identité qui soit respectée par la société. Comment vois-tu ces deux expressions artistiques d’un point de vue sociologique ?  

SG : Nous avons tous besoin de savoir que l’on existe et pas forcement de se sentir acceptés par la société. Chacun souhaite montrer son essence, sa vérité, ce qu’il ressent. Ces deux expressions artistiques témoignent de cette nécessité. Nous pouvons interpréter cette attitude comme un acte de rébellion.

BN : A Buenos Aires en 2005, un couple de danseurs de tango, Natalia Games et Gabriel Angio, a mis en scène un spectacle qui incorpore des danseurs de hip hop. Ils disaient s’être retrouvés à un moment de leurs carrière où ils ressentaient l’envie de réhabiliter la manière de danser des vrais milongueros qui passaient leur temps à inventer des pas pour ensuite les porter sur la piste et épater ainsi les filles. Qu’est-ce que ce commentaire t’inspire ?

SG : J’ai beaucoup de respect pour ce couple qui a fait partie de mon évolution dans le tango ; ils ont été mes professeurs dans les années 1995 et 1996. Que veut dire « vrais milongueros » ? Plutôt qu’épater les filles je dirais qu’ils voulaient impressionner l’ensemble de danseurs avec leur manière de faire,et bien sûr impressionner celles avec qui ils dansaient. Il y avait une envie de se différencier des autres, de ne pas être dans le « moule » et d’imprimer une personnalité à sa propre danse. Aujourd’hui, nous voyons un nombre important de couples dansant presque de la même manière, comme s’ils étaient des clones. Cela est dû probablement au fait qu’ils n’ont pas vécu au contact des vieux milongueros mais également à l’impératif actuel de « fabriquer un produit qui fonctionne et qui puisse plaire », ce qui, pour moi, va à l’encontre de ce qu’est l’art.

BN : Vous avez, Maria Belén et toi, enseigné ensemble la danse tango ; ensuite chacun a pris son propre chemin. Vous revenez ensemble à l’enseignement et vous avez mis sur pied ce spectacle. Comment s’est produit ce retour au travail en commun ?

SG : Presqu’en même temps, nous nous sommes retrouvés sans partenaire de danse. Alors, j’ai eu l’idée de proposer à ma soeur de reprendre notre collaboration, et elle a été d’accord. Ajoutons à cela le désir de faire partager notre complicité de frère et sœur et la joie que nous éprouvons à danser ensemble. On s’est mis à travailler, à créer, dans l’intention de développer un imaginaire pour inventer et explorer.

BN : Le clip de présentation du spectacle se termine sur cette phrase : « Il est temps de revenir ». Revenir où ? Pour quel raison et dans quel but ?

SG : 2016 a représenté pour moi la fin d’un cycle, je suis resté six mois sans danser. 2017 représente le début d’une nouvelle étape, il était temps. Maria Belén et moi avons décidé, tout simplement, de reprendre le tavail parce que nous avons beaucoup de choses à dire !

BN: Je te laisse la parole pour exprimer ce que tu souhaites dire au public tanguero, ce public que tu as observé durant plusieurs années dans ses attentes et ses manières de danser le tango.

SG : On pourrait en parler des heures durant ! Je vais essayer de synthétiser. Qu’est-ce-que je demande au public tanguero ? Trois choses me viennent en tête : respect, humilité, ouverture.

Pour moi, respect signifie respect pour l’artiste, pour son parcours, pour ce qu’il apporte et continue d’apporter au tango, qu’il soit musicien, danseur, chanteur, peintre, DJ (oui ! DJ est une profession), respect pour tous ceux qui travaillent pour le tango.

Par humilité, j’entends l’attitude qu’il faut avoir pendant l’apprentissage ; savoir écouter et avoir confiance en ceux qui peuvent avoir une meilleure ou plus grande connaissance en la matière. Ne pas dire : ceci n’est pas le tango, ou à l’inverse ceci est le tango, quand on ne sait pas de quoi on parle. Ne jamais penser qu’on sait déjà tout à propos du tango !! Humilité aussi quand on danse ; danser pour son (sa) partenaire et non pas pour soi-même, c’est-à-dire laisser l’ego de côté et se connecter à l’autre, partager. Humilité, quand on transmet son art ou son enseignement et bien entendu transmettre ce que l’on sait et non pas croire tout savoir, ne pas se hisser sur un piédestal et accepter de ne pas avoir réponse à tout. Cette attitude ne fait pas de nous des gens moins bons mais au contraire des êtres plus humains et sincères.

Enfin, l’ouverture. Nous avons généralement tendance à codifier les choses, chaque chose à sa place, une étiquette pour chacune, nous souhaitons savoir quel « style » de tango nous sommes en train de danser. Nous avons l’habitude de juger ce qui est bon ou mauvais au lieu de dire : ceci ne me plait pas ou ne m’inspire pas d’émotion. Si nous ne faisons pas du tango-salon, nous sommes soupçonnés de ne pas danser le vrai tango ; idem si nous ne faisons pas du tango milonguero. En bref, pour nous donner de l’assurance nousnous croyons obligés de nous enfermer, ce qui peut être nuisible à la danse.

Essayons d’être authentiques, originaux, de ne pas copier ;  soyons nous mêmes, ne dansons pas comme untel ou untel car nous sommes tous différents. Je crois que la richesse du tango se trouve justement dans la différence.

Je crois que le plus important est d’être sincères et ouverts quand on danse, sans penser à l’esthétique, sans prêter attention à ceux qui nous regardent et sans juger ou se juger. Toi seul(e) et ton (ta) partenaire, en train de partager sur la piste d’une milonga ; un moment unique qui ne se répète pas.

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