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Jairo: une rencontre parisienne  

Auteur: Bazely Solange

Venu en France pour rendre visite à l’un de ses fils, à son ami José Pons et pour le mariage de la chanteuse Norma Basso avec l’acteur Hugo Herrera, Jairo passe rapidement sur ses succès des années 70/80 et malgré l’enregistrement de 600 chansons sur 33 ans de carrière, une grande humilité et un regard tourné foncièrement vers les nouveaux projets nombreux et variés.

Revivant en Argentine depuis plus de 10 ans, parce qu’il éprouvait le besoin extrême de faire quelque chose là-bas. Il s’est rendu compte, en vivant en Espagne et en France, que le public argentin le suivait de loin, comme un écho de ce qui se passait ailleurs, mais sans succès légitime selon lui. Il était très difficile de maintenir une relation forte avec son public argentin avec lequel il ne partageait plus le quotidien. Beaucoup d’amis argentins lui disaient qu’il fallait qu’il rentre en Argentine, qu’il aurait toujours sa place. Et c’est exactement ce qui s’est passé. Il a un rapport avec le public véritablement incroyable. Quoiqu’il fasse, le public lui pardonne tout !

Capable de chanter du folklore, du rock, du tango et aimant sans cesse se confronter à des styles différents, il se lance régulièrement des défis, indéfectiblement suivi par le public.


Solange Bazely : Tu représentes l’Argentine et pourtant tu ne viens pas de Buenos Aires mais de Cordoba.

Jairo: Cordoba est un endroit très propice au développement des jeunes artistes de talent. Je vis à Buenos Aires mais je chante beaucoup à Cordoba. D’ailleurs, je fais toujours les premières de mes disques ou de mes spectacles à Cordoba. C’est presque un rituel, ou comme une méthode depuis très longtemps. Je ne le fais pas par " cavala ", mais nous sommes très fiers des différences remarquables entre Buenos Aires et Cordoba. C’est une espèce de rivalité placée plutôt du côté des gens de Cordoba, car les porteños sont plutôt les détenteurs du pouvoir, le centre de l’univers. Alors contre ça, on ne peut rien (rires). Mais par contre, c’est vrai que dans le domaine des arts et de la musique, Cordoba est un des endroits les plus forts d’Argentine. Depuis toujours. Même pour le tango. Bien sûr, c’est une musique urbaine, et il y a eu toujours de grands musiciens de tango à Cordoba comme à Rosario. En ce moment par exemple, je compose avec un poète de Cordoba qui s’appelle Daniel Salzano qui est merveilleux.

S: Parle-nous du folklore et de ton ami guitariste de Tucuman…

J: Juan Falu est le plus grand guitariste improvisateur que je connaisse. Durant deux ans, j’ai joué un spectacle sur Atahualpa Yupanqui avec quatre musiciens. Et à chaque fois, il y avait un moment où on était tous les deux seuls, sans sono, sans rien et on chantait cinq chansons comme ça. Et chaque fois, chaque soir, les arrangements étaient différents. Jamais je ne l’ai entendu jouer deux fois la même chose. Et je me disais : mais par où il va, comment il va faire pour s’en sortir… Moi, j’étais surpris, mais cela exigeait une concentration totale et un défi. Et j’ai beaucoup appris de cette expérience-là, à vivre un peu sur le bord de la corniche, comme un funambule. Ca n’a rien de routinier !
A la fin du spectacle, derrière la scène, il y avait un bar pour les artistes, avec un espace assez grand. Et le patron du théâtre, Iglesias, nous préparait à dîner, pour le plaisir de la réussite du spectacle, parce qu’il était content, ça marchait… Et à chaque fois, il y avait des artistes-amis qui venaient partager avec nous cet après-spectacle. C’était une espèce de troisième mi-temps. Et à chaque fois, il y avait des danseurs, des chanteurs, des poètes qui jouaient, qui chantaient, qui dansaient après le spectacle… On fermait les portes et c’était l’esprit Yupanqui qui concentrait tout ça, je pense. Chaque fois, le spectacle finissait vers 23h30 environ et puis l’après-spectacle durait de minuit jusqu’à 6 heures du matin, tous les jours, pendant deux ans ! C’est un souvenir impérissable !
J’ai eu Juan Falu au téléphone avant ce voyage en Europe et chaque fois que nous parlons, nous finissons par parler de cette époque. Parce que, plus le temps passe, plus on idéalise ces instants-là. Ce sont des moments magiques, qui ne se reproduiront pas. Je pense que ce ne sera plus jamais possible de le refaire. Au début, c’est venu d’un geste spontané et c’est resté comme ça tout le temps. Ca me rappelait un petit peu les vieux spectacles avec les gitans. Mais le niveau des artistes qui venait là était impressionnant. En fait, il aurait fallu faire ça en spectacle, pour les spectateurs (rires). Le spectacle a eu beaucoup de succès.

S: J’ai eu la chance de rencontrer Doris et Oscar Cardoso Ocampo juste avant qu’ils ne montent le Diario del Regreso. Peux-tu nous parler de cette expérience ?

J: Il s’agit d’un travail réalisé sur des textes de Hamlet Lima Quintana. Il a commencé à écrire cette œuvre à l’instant même où il a entendu à la radio qu’un général bolivien avait signalé l’endroit exact où étaient enterrés les os du Che Guevara. Jusque-là, personne ne le savait exactement. Et il l’a écrite à la première personne. Il m’a dit que c’était comme si quelqu’un lui dictait les paroles. Parce qu’en fait, c’était le Che qui parlait. Il parlait de son retour sur terre, c’était une espèce de résurrection. Il y a beaucoup d’analogies entre les personnages du Che, du Christ, surtout maintenant. En Bolivie, c’est impressionnant. On lui demande des miracles. Il a écrit 15 poèmes. Et un jour, il rencontre Oscar Cardoso Ocampo et ils s’étaient promis depuis longtemps d’écrire quelque chose ensemble et ils n’avaient jamais réussi à le faire. Oscar a trouvé que ces poèmes convenaient parfaitement à cette idée. Et un jour, ils ont eu besoin d’un interprète pour faire la voix du Che en chantant, et ils m’ont appelé. Le projet a commencé à grandir et il y a eu beaucoup d’enthousiasme de la part des musiciens et on a réussi à le présenter à Cuba, à Santa Clara et là c’était vraiment incroyable. D’abord que les cubains acceptent une œuvre de fiction dans laquelle le Che parle ! Le Che, c’est LE personnage pour les cubains, surtout à Santa Clara qu’on appelle la ville du Che. Et c’est là où il y a le mémorial Guevara, une espèce de crypte où sont situés plusieurs niches avec les compagnons qui sont tombés avec le Che en Bolivie. Ils sont tous là. A chaque niche, il y a un portrait en relief de chacun d’entre eux et puis le nom ou le surnom en dessous. La seule différence, c’est que celle du Che est sur une saliente (angle saillant). Et puis il y a une lumière dont on ne sait d’où elle sort qui arrive exactement sur l’étoile de son béret. C’est la seule différence.Quand on est arrivé là, Hamlet est allé tout seul et il avait ce dilemme, et il ne savait pas s’expliquer exactement pourquoi il avait écrit cela, mise à part qu’il aimait beaucoup le personnage, qu’il admirait, il y avait aussi une coïncidence idéologique aussi, enfin… et puis, il est rentré, il était tout seul au Mémorial. Il a regardé le Che et il a dit : Pourquoi moi ? Il était très ému. Pourquoi j’ai été choisi pour faire cela ? C’est fou, non ?
Et quand on a fait le concert, avec douze musiciens d’Argentine, c’était une espèce de sélection nationale de football et on a rajouté l’orchestre symphonique de Santa Clara, avec des musiciens venus de toute la région. Et c’était très émouvant pour moi et très difficile en même temps de chanter. C’était sur la place de la Révolution et je voyais le public, l’orchestre et puis je partais d’une statue du Che qui était à soixante mètres derrière, plus en haut. Je partais de là, je disparaissais et je réapparaissais sur la scène. J’étais derrière la statue quand je commençais à parler. Et je disais “ oui mes frères oui c’est moi. Oui mes frères de Bolivie, mes frères cubains… C’est moi “ et je sortais de là, avec la musique…(frissons) Le texte est d’une telle beauté que tout le monde était en larmes. A un moment, il y a une chanson “Despedida del anochecer“ où il fait ses adieux à la terre et tout le monde pleure, tout le monde. C’était très impresionnant. On l’a rejoué à la Havane, le spectacle a même été retransmis en direct par la télévision cubaine.
Malheureusement ensuite, les deux sont morts. Hamlet était malade depuis longtemps et Oscar a eu un accident de voiture. Et puis après, on ne savait pas comment le diriger. On a toujours la possibilité de le faire, l’œuvre est là, la musique est là…L’envie de le faire aussi. On le fera mais il faut laisser le temps agir…
Dans mon prochain disque en Argentine, on a écrit une chanson avec Daniel Sazano, sur le Che Guevara qui s’appelle Guevarita qui parle de la jeunesse du Che.

S: Et tu eu d’autres collaborations avec des auteurs ?

J: Oui, j’ai travaillé beaucoup avec Maria Helena Walsh, avec Horacio Ferrer (une vingtaine de chansons)… J’ai fait tout un travail sur la poésie de Borges avec sa collaboration et son soutien, il est même venu m’accompagner à la télévision, il a fait des choses insensées pour quelqu’un qui n’aimait pas la musique comme lui, parce qu’il n’était pas mélomane du tout. Normalement, j’aime travailler longtemps avec les auteurs pour trouver le langage propre. “La balada de Corto Malese“, c’est une chanson de Daniel Salzano enregistré sur le CD “Balacera“. Il a été sacré par le quotidien Clarin prix du meilleur disque pop de l’année. Je la chante tout le temps, j’aime le personnage aventurier. La chanson raconte que lors d’une visite de Corto Maltese à Buenos Aires où il a rencontré la Reine du Malevaje, ils ont dansé, et il est parti. A la fin de la chanson, elle attend un enfant de lui sans qu’elle ne lui dise.


Voir les CD de Jairo proposés sur ce site dans notre catalogue - auteurs....


   

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