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Tomas Gubitsch: guitariste et compositeur éclectique, partie 3  

Auteur: Bazely Solange

Du Rock à Tango al mango

Afin de compléter quelques oublis volontaires des deux premiers volets publiés ici-même, l’idée de cette rencontre est d’aborder ces “oublis“ mais également pour insister sur cette dernière période de Tomas Gubitsch, avec les projets réalisés et ceux en route…

Prenons la température de cet homme décidément plein d’humour et débordant d’activités….




SB: Revenons un peu en arrière: Que gardes-tu comme souvenir de ton époque rock-star en Argentine ?

TG: C’était génial ! Personnellement et d’un point de vue générationnel. Je n’avais que 17 ans et, en pleine période d’atrocités commises par une dictature immonde, on réussissait à continuer de créer et d’inventer.

Envers et contre tout, un élan vital se développait au milieu de la barbarie sanglante des militaires. Sans un seul mot “politique“ (c’eût été purement et simplement suicidaire), nos concerts réunissant des milliers de jeunes étaient des espaces authentiquement subversifs où nous riions collectivement au nez et à la barbe des militaires et des policiers psychopathes.

Il suffit d’imaginer -en plein état de siège- plus de 12.000 personnes (entourées par des centaines de flics armés) chantant, vociférant, hurlant à l’unisson que les hirondelles de la tristement célèbre Plaza de Mayo “volent et volent en Liberté“ !

Etre ensemble était subversif, créer était subversif, penser était subversif. Même avoir les cheveux longs était subversif. C’est dire, outre la bestialité, l’insondable stupidité qui régnait pendant cette période morbide. Notre groupe Invisible ainsi que les Beatles, les Stones et bien d’autres, étions censurés à la radio et la télé. Gardel avec des guitares aussi.



SB: Es-tu toujours en contact avec Rodolfo Mederos. Quels sont vos rapports actuellement. Et avec Spinetta ?

TG: J’ai revu Rodolfo à Paris en 1986, lorsque nous tournions le long-métrage Les trottoirs de Saturne de Hugo Santiago. Nous avons ensuite fait une petite tournée en Italie.
Avec Luis-Alberto, nous nous écrivons de temps à autre et nous nous sommes parlés au téléphone il n’y a pas si longtemps.

J’espère reprendre contact avec eux deux, qui ont énormément compté dans ma vie, lors de notre prochain voyage, en août 2005. Presque trente années se sont écoulées depuis mon départ définif de l’Argentine, mais leur présence dans ma mémoire reste intacte.



SB: Que penses-tu de la musique de l’Octeto Electronico de Piazzolla ?

TG: Je ne peux pas dire que ce soit ma période musicale préférée d’Astor. Son premier Octeto, le Noneto et, bien entendu, ses quintettes le sont bien davantage. Cependant, c’était un énorme plaisir de jouer à ces côtés, bien au-delà de nos querelles politiques et personnelles.



SB: Peux-tu nous parler de l’expérience et de l’aventure du duo avec Caló puis du Trio avec Jean-Paul Celea ?

TG: Il y aurait beaucoup trop de belles choses à dire… Partager plus de quinze années de scènes et enregistrements avec ces deux musiciens hors-pair et, pour ne rien gâcher, très, très grands amis, a été une des plus belles expériences de ma vie.

Pour ne parler que d’une toute petite parcelle de ce partage musical et humain, cette collaboration m’a permise de développer et d’enrichir mon langage “compositionel“ dans le tango et dans ma façon de jouer mon instrument.

Et ce qui est toujours très émouvant, après-coup, c’est de constater des années plus tard, à quel point cette aventure a “fait trace“, chez nous trois, bien entendu, mais également chez les jeunes musiciens que je côtoie maintenant. Particulièrement – et étonnamment - chez les musiciens d’orchestres classiques avec lesquels je travaille en studio.



SB: Combien de temps as-tu cessé de jouer de la guitare ? Pourquoi ? Quand et pourquoi as-tu décidé de rejouer ?

TG: Je n’ai plus touché une guitare pendant huit ans. (J’ai appris depuis que Sonny Rollins a fait de même avec son sax, et que Arnold Schönberg n’a pas composé pendant le même laps de temps ; depuis que je me sais en si bonne compagnie, je trouve ça plutôt… élégant !)

J’ai arrêté totalement de jouer après un dernier enregistrement 'live' avec Michel Portal et Jean-François Jenny-Clark. Mes activités de compositeur, réalisateur et chef d’orchestre ne me laissaient plus assez de temps pour travailler mon instrument comme il faut lorsqu’on joue avec des musiciens de ce niveau-là. J’ai préféré tout stopper avant que ça ne s’entende !

J’ai décidé de rejouer pendant que je dirigeais le somptueux Orchestre National de Bulgarie. J’ai regardé ma baguette toucher l’air et j’ai éprouvé le besoin impératif de 'toucher' la musique à nouveau. (En espagnol on dit 'tocar' la musique, alors que dans la plupart des autres langues on dit 'jouer' ou 'faire sonner'; je trouve que dans toutes ces façons de nommer cet acte il y a du vrai…)

En reprenant mon instrument, j’ai réalisé à quel point la guitare m’avait manqué, à quel point elle faisait partie de moi-même et à quel point elle m’était indispensable.



SB: Tu as également eu des expériences avec différentes chanteuses, comme Ana Yerno, Maurane, Sapho etc.

TG: Pour commencer j’aime les voix et le monde de la chanson. J’ai toujours trouvé que s’ouvrir à d’autres mondes musicaux était une chance. A vrai dire, je comprends mal les musiciens qui ne font qu’une seule musique.

Dans mon esprit, la musique que nous connaissons, toute la musique: populaire, savante, ancienne, actuelle, d’ici, d’ailleurs, n’est qu’une minuscule partie de la musique, celle qui reste à créer et à découvrir dans les siècles à venir.

Ce que nous appelons aujourd’hui musique est un peu comme notre galaxie, qui n’est qu’une miette d’univers. Le plaisir de partager le peu de musique que nous sommes capables de percevoir avec celles et ceux qui la font autrement est un vrai privilège.

Ces derniers mois, j’ai dirigé des orchestres dans différents pays d’Europe. J’ai écrit les arrangements de la Gulf Cup et je les ai enregistrés avec l’Orchestre d’Egypte, au Caire, j’ai travaillé avec Georges Moustaki, avec la portugaise Cristina Branco, l’espagnole Ana Salazar et l’argentine Silvana Deluigi.

J’ai enregistré avec Clémentine Célarié et, simultanément, je composais pour notre quintette mes tangos. Bref, je prends mon pied !

Comme dit le proverbe arabe: qui parle plusieurs langues, possède plusieurs âmes. La musique est un langage universel. Et parler plusieurs langues ne fait jamais oublier ta propre langue natale.

A ce propos, le tango est fait de tout ça. Ses rythmes conservent le goût de l’Afrique et de l’Espagne. Ses chants celui du bel canto italien. Ses mélodies celui de la musique juive et le bandonéon lui-même est un instrument d’origine germanique.
Les harmonies du tango traditionnel viennent tout droit de la musique romantique, on entend du Ravel chez Salgán, du Bartok chez Piazzolla, du jazz et de la musique contemporaine chez Di Giusto, Beytelmann, et de tout ça, plus de la musique d’Europe de l’Est, chez Gerardo Le Cam.

Le tango est la musique d’une ville portuaire qui n’a jamais cessé d’accueillir de nouvelles musiques, de les intégrer et les élaborer jusqu’à les faire siennes. Il se transforme en permanence, sans jamais cesser d’être lui-même. Le contraire absolu de la xénophobie, en somme.
Seul celui qui craint de ne pas avoir une identité assez forte a peur de l’étranger.



SB: Tu as aussi beaucoup composé pour des films et pour le théâtre

TG: Cela fait partie de la même démarche. La façon de penser d’un compositeur n’est pas la même que celle d’un réalisateur ou que celle d’un chorégraphe. Créer des passerelles entre ces différents mondes est souvent très fructueux pour moi.
J’ai eu l’énorme chance de partager souvent ces expériences avec des gens très talentueux et, à chaque fois, j’apprends des nouvelles choses. J’adore apprendre.



SB: Où trouver tes CDs? où te voir jouer? comment être au courant ?

TG: Nous ne sommes qu’au tout début de notre nouveau projet avec Osvaldo Caló. Pour l’instant, notre préoccupation essentielle est de rôder et d’élargir le répertoire de notre premier spectacle, Tango Al Mango.

Ensuite, j’aimerais que nous enregistriions un album live. Nous avons le privilège de compter avec des musiciens exceptionnels et je préfère la chaleur et l’énergie du concert à la 'perfection' du studio.

Nos anciens disques sont pratiquement introuvables et c’est peut-être tant mieux. Borges disait qu’on publie pour pouvoir passer à autre chose.



SB: Peux-tu nous parler de ton expérience quelque peu hors normes avec Sans Cesse, cet opéra-ballet improbable qui a été créé avec une cinquantaine de chômeurs et RMIstes dans les rôles principaux… ?

TG: Sans cesse m’a réconcilié avec le rôle du musicien dans la société. Si Oscar Wilde a dit que l’art est, par définition, inutile, cette aventure m’a permis de corroborer que cette inutilité nous est, à tous, indispensable. Et que l’art sous ses différentes formes (dans Sans cesseil y avait de la danse, de la vidéo, du théâtre, de la photo, de l’écriture et, bien entendu, de la musique) peut et doit être pratiqué par tous.

Que des 'spécialistes' en vivent, c’est une chose. Mais que l’art soit pratiqué exclusivement par eux, est, à mes yeux, une preuve de la névrose de nos sociétés.

Une fois encore, il est impossible de résumer cette période de neuf mois de travail en quelques mots. Ma vie, et je crois celle de pas mal d’autres, a été transformée par cette aventure. Elle aura été, tout simplement, inoubliable.

Conçu en collaboration avec le chorégraphe Didier Silhol, le spectacle a réuni plus de 100 personnes sur scène (avec, entre autres, l'Ensemble - Orchestre de Basse-Normandie sous la direction de Dominique Debart, le Quatuor Cenoman et Sax 4, des solistes venus de l'univers du jazz et du rock, un ensemble de cuivres de l'ENM du Mans).



SB: 'Songs of innocence', ton dernier album sorti en France peu après les États-Unis, co-composé et co-réalisé avec Hughes de Courson, avec qui tu avaits déjà collaboré pour Lambaréna est sorti dans 17 autres pays.

TG: Songs of innocence est un album sans prétentions où nous avons, avec Hughes de Courson, écrit des chansons chantées par des enfants de différents endroits du globe. Ce n’est pas un 'disque pour enfants', si, toutefois, cela voulait dire quelque chose : les enfants écoutent naturellement toutes les musiques. De façon totalement inattendue, le CD a fait un 'carton' dans le monde entier.

Personnellement, je garde surtout le souvenir d’une prise de son particulièrement émouvante d’une petite fille indienne. L’orchestre entier s’est levé et l’a applaudi copieusement, mais la petite fille ne semblait pas sensible à cet hommage. Inquiet pour elle, je me suis approché pour lui demander ce qui n’allait pas. Et elle m’a dit, presqu’en larmes: Je n’ose pas interrompre l’enregistrement, mais j’ai très envie d’aller faire pipi ! .

Le CD Sans cesse (suite… - issu de l'événement cité précédemment - ainsi que Songs of innocence ont obtenu les CHOCS de Jazzman et du Monde de la Musique, et les ffff deTélérama.



SB: Et depuis l'interview précédente, je sais que tu as trouvé quelque chose...

TG: J'ai trouvé un septième projet ! Le ultra-néo-post tango.

Alors que partout ailleurs dans l'univers les musiciens se battent pour qu'on ne colle pas d'étiquettes sur leurs musiques, en Argentine il se produit le phénomène inverse: lorsqu'un musicien innove dans le tango, mais qu'il s'en réclame, les Gardiens de la Loi du Tango répondent "non !".

On essaie inlassablement de leur expliquer que le tango a toujours évolué, que si le tango ne se transforme pas, il devient une pièce de musée, etc., etc. Rien n'y fait. Les Gardiens secouent leur toiles d'araignée vigoureusement: "C'est non !". Sauf si on meurt. Comme Astor. C'est aller un peu loin pour accéder à la canonisation, je trouve.

Avec Osvaldo Caló nous avons décidé de demeurer momentanément "préhumes" (par opposition à "posthumes") et de faire de l'ultra-néo-post tango, sed tango. Une étiquette, c'est à dire une toute petite éthique, que nous sommes les seuls autorisés à délivrer.
Nous nous opposons farouchement à tous ceux qui font de l'hyper-néo-post, naturellement.

Dans cette croisade (je crois qu'ils ont confondu avec "croisière"..., ch'uis pas sûr… Tant pis pour eux !) Juanjo Mosalini nous a rejoint avec son bandonéon, Sébastien Couranjou avec son violon et Éric Chalan avec sa contrebasse. Trois grands musiciens et complices.

Un choix délibéré: prendre le quintette "classique" de tango, celui de Salgán et de Piazzolla, et essayer de le "faire sonner" autrement.

C'est ce quintette qui a fait ces débuts universels à l'Archipel à Paris le 18 mai 2005 dans le cadre du Paris Tango Club, programmé par musicargentina.com, avant de s'envoler vers l'Argentine pour une série de concerts. C'est mon 'come-back' perso au bout de presque trente ans.



SB: Parmi tes dernières compositions, citons le "Concerto pour 4 Contrebasses et Ensemble" (Commande de l'État), créé a Caen.
"Distances" (pour sax soprano et orchestre) créé en octobre 2001
Une série de pièces de musique de chambre incluant le saxophone - "Igen", "Monodrame, triptyque en 5 mouvements. Et plus si affinités", etc. - (commandes du CNR de Nancy).
"Au lieu dit, la mi-temps" - une pièce dont le principe d'écriture est que la composition musicale et dansée structurent simultanément la chorégraphie - conçu avec Didier Silhol et créée à La Biennale de la Danse de Val de Marne
Et le "Cacerolazo Concerto", pour bandonéon, guitare et quintette à cordes (création mondiale au Rheinisches Musikfest).
Et ?


TG: Je suis compositeur. Momentanément vivant. Je fais, donc, aussi de la musique dite contemporaine. Rien d’anormal, en somme.
A propos, j’ai récemment découvert un très, très grand compositeur de musique contemporaine: Martín Matalón. Encore un argentin 'anclao en París'. J’encourage vivement tous ceux qui s’intéressent à ce qui se fait aujourd’hui à l’écouter.

Pour finir, j’aimerais revenir brièvement sur notre tournée en Argentine du mois d’août 2005. Avec le Gubitsch-Caló quinteto (ici connu comme Tango Al Mango) nous avons joué le 16 au Théâtre Presidente Alvear, le 19 au théâtre de l’Alliance Française, le 20 au Parque de España, à Rosario, et le 27 au Centro Cultural Rojas à Buenos Aires.

Ce 'retour' fût extrêmement important pour moi. C’est un rêve vieux de 28 ans qui s’accomplit.
J’imaginais que tout le monde aurait oublié qui j’étais, que les salles prévues étaient trop grandes, qu’il n’y aurait personne, etc. En réalité, c’est tout le contraire qui s’est produit. Et à un point absolument extraordinaire et incroyable. Non seulement les salles étaient archi combles, allant parfois jusqu’à l’émeute et des problèmes de sécurité, mais l’accueil qui a été fait à notre musique a dépassé toutes mes espérances. Il n’y avait rien à expliquer, rien a justifier, rien à dire ; il suffisait de jouer et l’ensemble du public adhérait à notre vision du tango de façon presque palpable. Elle a été spontanément reconnue et adoptée par notre auditoire, ainsi que par une presse unanimement élogieuse. Il suffit de jeter un petit coup d’œil (et ce n’est qu’un aperçu) à l’adresse suivante :
www.gubitsch.com/tam/presse.pdf
Tout ceci a été particulièrement émouvant pour moi. Constater que notre musique était toujours “en phase“ avec le public de mon pays, après presque trente années d’exil parisien, m’a donné plus que jamais l’envie de composer des nouvelles musiques et de continuer à essayer d’être “moi-même“.

Nous revenons avec les piles chargées à bloc pour notre concert de la rentrée à Paris, je ne sais pas encore où, nous hésitons entre plusieurs salles.

Suivant bien humblement la trace de nos illustres prédécesseurs, l’étonnante histoire d’amour qui réunit la France et l’Argentine depuis plus d’un siècle continue dans son élan fertile.
Youpla-boum, ajouterais-je, après une phrase aussi pompeuse.

Interview réalisée en 2005


   

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