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Olivier Manoury – Toujours inquiet, toujours Tango !

manouryEcouter Olivier Manoury est un pur plaisir, à l’émotion de l’écoute s’ajoute l’intérêt de son travail.

Il est Français, il est bandonéoniste, son parcours est très riche et très large, il s’est toujours montré très ouvert dans tous les domaines et très soucieux de se réaliser au travers de multiples possibilités.

Tout au long de sa carrière, il n’a cessé de travailler au sein de formations les plus diverses. Doté d’un remarquable sens de l’observation, il constamment cherché de multiples façons d’exprimer toute la richesse du Tango Argentin .

BN: Le Tango Argentin n’a cessé de proposer, décennie après décennie, des formes d’esthétique diverses, qui toutes, ont tenté d’ enrichir le tango, de dire le tango. Quelle est ta réflexion, ton sentiment, ton intuition quant au tango actuel ? En effet, notre époque voit s’accélérer la rencontre entre cultures, la transmission exponentielle due à de nouvelles technologies et, enfin, la communication entre les formes traditionnelles et les formes contemporaines, comme l’electro-tango, par exemple.

O.M.: Le tango classique restera toujours vivant. L’influence de Pugliese sur de jeunes groupes, comme celui de Fernandez Fierro en est la preuve et cela, encore plus de nos jours que quinze ans auparavant. De plus, la popularité du tango-bal dans de nombreux pays, lui promet encore un bel avenir.

Il faut se rappeler les expériences novatrices, comme celle de Piazzolla durant les années 1950 et 1970, qui ont rencontré de nombreuses difficultés en Argentine lorsque le milieu du tango était très fermé et très lié à une génération assez conservatrice et vieillissante. Maintenant cela est bien différent, les amateurs de tango d’aujourd’hui, en Argentine et partout ailleurs, sont au courant de tout ce qui se passe sur la planète.

Quand je suis allé à Buenos-Aires pour jouer du Thelonious Monk pour la première fois, il y a presque dix ans, nombreux étaient les tangueros qui ne savaient pas qui était Monk. Ils ne connaissaient que le tango, le folklore Argentin et la musique commerciale USA que la TV diffusait jour et nuit.

Maintenant les Argentins, citoyens du monde, s’habillent à la manière punk, écoutent de la Techno et de la World Music. Il reste encore quelques ‘gominés’ qui semblent tout droit sortis d’un film de Gardel, mais je pense qu’il y en a davantage en Europe qu’en Argentine .

L’électro-tango, commencé avec Gotan Project, connaît un vif succès car il est arrivé au tango par le bal et c’est la partie la plus vivante et la plus active du milieu tanguero. La musique de Gotan a pu séduire une génération de jeunes assoiffés d’exotisme, issus de la classe moyenne et habitués à cette esthétique sonore et rythmique. L’excellent travail de Nini Flores au bandonéon a donné à la musique de Gotan Project une touche tango qui a permis cette fusion.

Le plus difficile dans l’évolution du tango est de lui préserver les fluctuations du tempo qu’il avait auparavant et que déjà Piazzolla avait abandonné en partie, même en conservant le phrasé du tango. Une chose est le phrasé, une autre est le tempo qui, chez Troilo ou chez Pugliese, peut passer subitement du rapide à l’arrêt presque total ce qui était un vrai défi pour le danseur.

B.N.: Y a-t-il un fil conducteur entre tes diverses phases de musicien et de bandonéoniste ?

O.M.: Depuis que j’ai commencé à jouer en 1979 j’ai fait du tango. J’ai toujours été attiré par les nouvelles expériences, comme jouer du Candombe avec le grand percussionniste Jorge « Negrito » Trasante, actuellement à Montevideo ; ou faire du jazz avec Yves Torchisnky qui joue actuellement dans l’Orchestre National du Jazz.

J’ai toujours fait du jazz au piano, chez moi, depuis l’enfance, mais pendant de nombreuses années je n’osais pas jouer du bandonéon, parce qu’ il a un phrasé très différent de celui du tango. La difficulté restait alors d’intégrer le phrasé « tanguero », inséparable de ma manière de jouer du bandonéon. Je pense que s’il y a un fil conducteur dans ma vie de musicien et de bandonéoniste, c’est celui-ci, c’est-à-dire, ce phrasé-là.

B.N.: Y a-t-il, selon toi, des particularités entre le tango qui se fait aujourd’hui en Argentine et celui qui se fait ailleurs par des musiciens venus d’autres cultures ? L’essor du tango hors des frontières Argentines a élargi son espace créatif, quelle lecture en fais-tu? Et les influences réciproques, et les enrichissements mutuels ?

O.M.: Il me semble que le tango qui se fait dans plusieurs pays est surtout une imitation du Tango Argentin, et pour cause. Le cas du tango Finlandais est bien à part. Il a eu son origine du temps de Francisco Canaro mais par la suite, il s’est développé comme un genre à part entière, coupé du tango international qui se joue en France, aux Pays-Bas ou au Japon.

Galliano joue le répertoire de Piazzolla, le Sexteto Canyengue à Amsterdam joue à la manière de Pugliese, etc…
Je ne crois pas que les musiciens Argentins de tango aient jamais été influencés par des musiciens de tango d’ailleurs. Ils ont été influencés par d’autres musiques : la musique classique, le jazz, la musique d’Hollywood, la Bossa Nova ou par le Candombe Uruguayen, mais pas par des musiciens de tango étrangers.

B.N.: Peux-tu nous dire deux mots sur ta nouvelle formation ?

O.M.: Il s’agit d’un Quartet tout à fait électrique : bandonéon, basse électrique, piano, piano électrique (Fender-Rhodes) et batterie. Cette combinaison était très à la mode dans les années 70 / 80. Astor Piazzolla avait déjà une formation de ce type quand il s’est produit à l’Olympia en première partie du show de Georges Moustaki, et ce fut lors de cette occasion-là que Piazzolla fut découvert par le public Français. Dino Saluzzi avait, lui aussi, ce type de formation durant ces mêmes années-là, à l’époque où il a enregistré son album Dedicatoria.

Ce qui est différent dans mon Quartet c’est la rythmique qui vient davantage du Funk et du Latin-Jazz que de la musique du Rio de la Plata. Le point central de cette rythmique est le bassiste Brésilien Rubens Santana. Il communique une énergie généreuse et un swing extraordinaire, de plus il est sur scène un personnage très charismatique.

Je peux dire que c’est lui qui a inventé le Quartet. Je l’ai connu chez Yves Torchinsky et je lui ai parlé du projet du Quartet. Le lendemain il me téléphonait pour me dire qu’il savait exactement les musiciens dont j’aurais besoin. Il m’a alors présenté son compatriote Leonardo Montana, un très jeune pianiste qui fait des études au Conservatoire National de Paris et qui est déjà très connu sur la scène du Latin Jazz.

Rubens Santana m’a également présenté le percussionniste Cubain Lukmil Perez Herrera.
Nous nous sommes retrouvés une première fois en Février. J’avais déjà écrit quelques thèmes pour ce projet. Il s’agissait de deux ou trois thèmes que j’avais déjà joués avec mon groupe Tangoneon dans les années 80 et de quelques-uns de Piazzolla (Soledad, Escualo et Bandoneón).

La musique a tout de suite bien fonctionné. Rubens ne s’était pas trompé, les musiciens présents étaient exactement ce qu’il fallait. Nous avons alors fait un premier concert au Triton, aux Lilas, puis un deuxième au New Morning, à Paris.

Le groupe a de nombreuses racines avec le passé: le tango, le funk, les influences de Piazzolla et de Miles Davis, mais il est très actuel parce qu’il rassemble de gens de plusieurs pays, d’âges différentes qui mélangent leurs musiques sans tenir compte des frontières géographiques, sans tenir compte des frontières stylistiques.

Bernardo Nudelman

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